Le Bilan de l’intelligence, de Paul Valéry – éd. Allia

Tiré d’une conférence prononcée le 16 janvier 1935 à l’université des Annales, Le Bilan de l’intelligence étonne par sa pertinence malgré ses quatre-vingts ans d’âge. Né en 1871, Paul Valéry est issu d’une génération qui a vécu les transformations nées de la découverte de l’électricité. Dorénavant, l’humanité nouvelle ne peut plus tabler sur une quelconque prévision du futur et s’est émancipée du passé :« Nous ne regardons plus le passé comme un fils regarde son père, duquel il peut apprendre quelque chose, mais comme un homme qui regarde un enfant. » La révolution a eu lieu. Cette situation inédite engendre chez Valéry une profonde inquiétude. « Abus de vitesse, abus de lumière, abus de toniques, de stupéfiants (…), abus de diversité, abus de facilités, abus de merveilles », l’esprit humain a désormais à sa portée tout ce qui lui faut, et même plus : trop. Voici venu le règne de l’urgence, de l’artificiel, du superflu. L’excitation constante qui naît de cette surabondance gave notre intelligence, la rend paresseuse et, plus grave, dépendante d’une « sorte d’intoxication par la hâte, et une autre par la dimension. (…) Nous ne supportons plus la durée. Nous ne savons plus féconder l’ennui. Notre nature a horreur du vide, – ce vide sur lequel les esprits de jadis savaient peindre les images  de leurs idéaux, leurs Idées, au sens de Platon. »

Plutôt que de se demander, comme d’autres, à qui profite le crime (Qui a besoin de temps de cerveau disponible ? Qui s’arrange pour endormir le peuple ?), Paul Valéry, lui, s’inquiète pour la pérennité de la civilisation – d’autant que depuis la fin de la Première Guerre mondiale, il sait maintenant qu’elle est « mortelle ». Sa réflexion sur le système éducatif obsédé par l’obtention du Bac conserve aujourd’hui encore une grande acuité, tout comme les piques contre la publicité coupable d’avoir dévalorisé les adjectifs au point de nous obliger à décupler le pouvoir des superlatifs. Trop lucide, le Valéry. Sur d’autres sujets par contre, comme sa diatribe contre les accents régionaux, il s’avère beaucoup moins convaincant – sans compter qu’il ose persifler contre la littérature populaire et ses « romans plus ou moins policiers »… Malgré son indéniable clairvoyance, Le Bilan de l’intelligence ne peut s’empêcher d’être parfois rétrograde, au point d’en devenir amusant, lorsque Paul Valéry s’épanche sur des inquiétudes que l’on ne cesse de ressasser, générations après générations. Et encore, personne ne lui a dit pour Facebook et la téléréalité.

> Pour télécharger un extrait du livre : cliquez ici.

Février 2011, 62 pages, 3 euros.
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