Arrêtez-moi là !, de Iain Levison – éd. Liana Levi

Ca ressemble à un jour comme les autres, et ça finit comme le plus imprévisible des cauchemars. Jeff Sutton, paisible chauffeur de taxi à Dallas, voit son morne quotidien basculer le jour où la police l’embarque sans explications. Menottes, interrogatoire : le voilà accusé d’avoir enlevé, violé, voire tué une fillette de douze ans. Les concours de circonstances s’enchaînent, les suspicions se muent en preuves, les présomptions en évidence. Comme dans des sables mouvants, le moindre mouvement de Sutton l’entraîne un peu plus vers le fond. « Chaque détail de ma vie qui semblait s’emboîter dans le puzzle était enfoncé de force, et on jetait les autres. » Seulement, il est innocent.

Arrêtez-moi là ! s’ouvre sur un premier chapitre extraordinaire, relatant ces heures qui marquent la déliquescence subite de l’existence de Jeff Sutton, jusqu’à n’être « plus rien, rien qu’un bout de tissu vivant qu’ils doivent garder sain jusqu’au procès ». L’écriture sèche, puissante, précise, prend immédiatement le lecteur à la gorge. Iain Levison trouve avec beaucoup de justesse les mots pour décrire cette situation ubuesque, sorte de Procès de Kafka grandeur nature, et la rendre palpable jusqu’à nous faire ressentir le malaise de son personnage. Car une fois en prison, rien ne s’arrange : l’avocat commis d’office ne met aucune bonne volonté à défendre son client, persuadé qu’il est coupable. En attendant le procès, Sutton se retrouve même isolé dans le couloir de la mort, pour éviter le châtiment que les détenus réservent aux violeurs d’enfants. L’écrivain américain d’origine écossaise se concentre, avec beaucoup de réussite, sur les sentiments de frustration, d’impuissance et de désespoir du chauffeur de taxi, victime de l’incompétence des employés de justice et de la précipitation d’enquêteurs allant jusqu’à fabriquer des preuves pour confondre celui qu’ils vont fièrement présenter à la presse. « Quand une fillette de douze ans est enlevée à sa riche famille, vous ne pouvez ne pas exhiber quelqu’un. Ils m’ont exhibé moi. » Dès lors, l’humour saignant qui caractérise l’œuvre de Levison s’avère plus en retrait qu’à l’accoutumée. Ne subsiste qu’une ironie cinglante, qui lacère le beau visage de la démocratie américaine.

Tristement, Arrêtez-moi là ! s’inspire en partie d’un fait divers de 2002. Au terme d’une investigation bâclée, Richard Ricci est arrêté pour l’enlèvement et le meurtre d’Elizabeth Smart. Lorsque les vrais coupables sont enfin écroués quelques mois plus tard et que la jeune Elizabeth est libérée, les médias traitent l’affaire avec leur sens si hollywoodien du happy end. Oubliant que, pendant ce temps, Ricci l’innocent, dommage collatéral broyé par une machine judiciaire inepte, est mort d’une hémorragie cérébrale en prison. Un livre qui remue, s’élevant contre le cynisme d’une société dénuée d’humanité.

> Pour télécharger un extrait du livre : cliquez ici.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Fanchita Gonzalez Batlle, mars 2011, 256 pages, 18 euros.
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