RENCONTRE AVEC MARC BELL / Collages et bricolage

Shrimpy et Paul. Le petit en forme de suppositoire jaune et la grande saucisse aux tétons amovibles. C’est grâce à ce duo que l’on a découvert, l’an dernier, l’univers biscornu et loufoque de Marc Bell. A travers des histoires nourries au non-sens, Bell dévoilait un monde insaisissable, à la fois expérimental et puissamment débile, traversé par une fantaisie débordante. Inspiré des vieux dessins animés et de la bande dessinée underground américaine, le Canadien bâtit un univers bavard et foisonnant, à la fois empreint de nostalgie et violemment contemporain, nourri de références hétéroclites piochées dans l’art, la musique ou même la religion. En parallèle, il mène également une carrière de plasticien, exposant ses collages et ses constructions en carton au Canada et aux Etats-Unis – l’ouvrage Hot Potatoe (2009), non traduit en français, en donne un bon aperçu. Rencontre avec un artiste libre, à l’intersection de l’art et de la bande dessinée.

Comment sont nés les personnages de Shrimpy et Paul ?

A l’époque, je vivais à Montréal. On m’a demandé de participer à une revue francophone à laquelle participaient de nombreux auteurs canadiens prestigieux comme Henriette Valium. J’ai dessiné une histoire avec Shrimpy et Paul sans penser une seconde qu’ils deviendraient des personnages récurrents. C’est la première qui apparaît dans le recueil français – on la reconnaît facilement, c’est la plus bordélique. J’avais dans l’idée de reprendre les duos comiques classiques, avec d’un côté Shrimpy, le personnage sérieux, et de l’autre, celui qui est toujours inquiet : Paul. Je me suis attaché à eux, au point de les mettre en scène dans des histoires de plus en plus longues. Quand en 2003 on m’a proposé de réunir leurs aventures dans un livre, j’ai retouché beaucoup d’histoires, redessiné des cases que je trouvais imparfaites, ajouté des péripéties, coupé des passages moins bons… C’est souvent comme ça que je travaille le mieux : quand j’ai de la matière à remodeler.

Comme vous le disiez, Shrimpy et Paul font écho aux duos comiques classiques, surtout à ceux des vieux dessins animés de Walt Disney et de Max Fleisher, non ?

Particulièrement à Max Fleisher et sa Betty Boop. Quand on lit du Robert Crumb, on voit que les cartoons des studios Fleisher l’ont beaucoup influencé également. J’ai même repris les gants, les fameux gants à quatre doigts de Shrimpy, que portaient beaucoup de personnages à l’époque, dont Mickey Mouse. C’est une habitude très bizarre, mais en même temps, c’est une référence que tout le monde perçoit, même sans en avoir conscience. Je m’appuie beaucoup sur ces clichés : mes histoires ont une structure étrange, bancale même, or y glisser plein de références permet aux lecteurs de trouver un fil conducteur.

Shrimpy et Paul est un creuset de références populaires issues, pêle-mêle, des vieux cartoons donc, mais aussi de la publicité, de la bande dessinée underground, de l’art, de la musique (Black Sabbath), et même de la Bible. Comment faites-vous pour mettre autant de choses dans vos histoires ?

C’est très aléatoire. Je pars souvent de bribes de conversation que je capte dans la rue, à la radio, dans des soirées… Quelque chose va me marquer, sans toujours que je sache trop pourquoi. Par exemple, dans l’album, il y a une histoire dans laquelle Shrimpy prend des bains de jus de viande. Tout est parti d’une blague entre amis, un soir, où l’on s’est mis à imaginer un monde en jus de viande, avec des maisons en jus de viande, des voitures en jus de viande, des immeubles en jus de viande… Le secret, en partant d’une idée qui n’a pas de sens, c’est de la pousser jusqu’au bout et de la répéter jusqu’à ce qu’elle prenne de la consistance. Ca marche comme la publicité : on finit par reconnaître machinalement telle ou telle marque, sans réfléchir. Les noms des personnages de « Shrimpy » et de « Taco » sont d’ailleurs de vraies marques. Je m’amuse avec le mécanisme de saturation de la publicité, avec ces marques qu’on nous balance sans cesse, et j’essaie d’en tirer un sens.

La série est donc paradoxale : d’un côté, elle renvoie au passé (Crumb, Fleisher…), mais de l’autre, elle est bourrée de références contemporaines. Cette coexistence du passé et de la modernité était-elle volontaire ?

Tout mon art repose sur ce principe : j’emprunte des ingrédients à droite à gauche, dans le passé comme dans le présent, et je les agrège, je les répète. Même si je joue en permanence sur le non-sens, la répétition de certains éléments finit par donner du sens. Et en volant des choses un peu partout, je recrée en fait mes propres icônes contemporaines.

Le personnage de Shrimpy donne d’ailleurs l’impression que vous êtes allé chercher l’inspiration jusque dans le manga. C’est le cas ?

Je voulais que Shrimpy soit le plus simple possible, pour aller à rebours de mon style, souvent très chargé.  Le personnage de Taco, la pieuvre qui siffle, est également un emprunt à la culture nippone. La simplicité du dessin des mangas m’a aidé, mais pas seulement : j’ai aussi puisé dans les arts premiers. Je voulais atteindre une sorte de minimalisme pour aller contre ma nature. J’aimais l’idée de mettre en scène des personnages dépouillés dans un univers complexe.

Dans Cosmic Purple Hank, une des histoires du recueil paru chez Cornélius, le personnage de Kevin s’exclame : « Il se passe toujours des trucs dingues dans les BD ! » Faut-il voir dans cette citation le reflet de ce qui vous a séduit dans la bande dessinée ?

Oui, c’est un clin d’œil à l’incroyable liberté de ce médium. Avec un peu d’encre et une feuille de papier, on peut imaginer absolument tout ce qu’on veut. C’est tellement infini que je pourrais passer ma vie à dessiner. J’aime la facilité avec laquelle on peut créer des mondes, puis les développer en profondeur. C’est aussi dû à ma manière d’écrire : je change souvent d’idée en cours de route, et l’histoire part alors dans une toute nouvelle direction. En fait, je démarre souvent avec une idée en l’air, qui place les deux personnages dans une certaine situation, sans vraiment savoir où ça va me mener. J’essaie de surprendre le public, mais j’essaie aussi de me surprendre moi-même. Je laisse une grande place à l’improvisation : si tout le récit était prévu, ce ne serait plus la peine de le dessiner, non ?

Quels sont les auteurs qui vous ont donné conscience des immenses possibilités qu’offre la bande dessinée ?

C’est à travers Chester Brown et Peter Bagge que je me suis véritablement plongé dans la bande dessinée pour la première fois.  Je me souviens encore de l’excitation que suscitait en moi la lecture de Yummy Fur et de Ed the Happy Clown. C’était un grand moment de voir Chester Brown utiliser plein d’éléments disparates, assembler des petites histoires qui, mises bout à bout, accouchaient d’une grande intrigue, dense et profonde. Idem pour Peter Bagge et son Neat Stuff. Julie Doucet a également été une influence marquante, ses dessins m’ont toujours ébloui. D’ailleurs, avec le recul, je crois qu’à une certaine période, j’essayais de fusionner Robert Crumb et Julie Doucet, non pas pour dessiner comme eux, c’est impossible, mais pour créer quelque chose d’unique et de nouveau.

Vous passez beaucoup de temps avec des auteurs comme Peter Thompson ou Jason McLean : vous vous influencez mutuellement, vous partagez vos idées et vous vous volez même certains personnages. C’est important pour vous de ne pas travailler seul ?

Avec Peter et Jason, on se donne beaucoup. Entre nous, il y a une sorte d’accord : on a le droit de piocher dans ce que font les autres, on peut se copier sans arrière-pensées. Le résultat est souvent très amusant. Une fois, Jason avait écrit un petit livre, et Peter l’a entièrement redessiné, a changé les noms des personnages, et l’a publié à son tour… Dans le recueil Shrimpy et Paul d’ailleurs, il y a une histoire pour laquelle je leur ai emprunté des personnages. En 2006, on a édité Nog a Dod, un recueil de tous les travaux de ce groupe de jeunes auteurs canadiens auquel ont aussi participé des gens comme Mark Connery ou Amy Lockhart.

Alors que les problèmes de copyrights ou les procès pour plagiat se multiplient, votre démarche est originale…

En avançant de cette manière, on apprend beaucoup. Quand l’autre redessine une de tes histoires, il apporte un regard neuf sur ton travail. Il y a une saine émulation entre nous, qui permet en plus de nouer des connexions entre nos différentes productions. Et même si aujourd’hui, à cause de nos impératifs professionnels, on passe moins de temps ensemble qu’auparavant, on trouve toujours le moyen d’échanger des dessins ou des idées par mail.

Depuis quelque temps, vous semblez avoir délaissé la bande dessinée au profit de l’art plastique. Comment s’est effectué ce glissement ?

Un jour, alors que je m’embourbais dans l’écriture d’une histoire compliquée, on m’a annoncé qu’une exposition allait m’être consacrée. Alors j’ai mis de côté la bande dessinée et j’ai planché sur l’exposition. J’avais vraiment besoin d’une pause : je mets tellement de choses dans mes comics qu’ils sont en fait très fatigants à réaliser. Mais depuis quelques mois, je pense sérieusement à me remettre à la bande dessinée, et à finir ce récit inachevé. Ca sera peut-être difficile, mais j’ai hâte de m’y repencher avec un regard neuf, de trouver ce qui n’allait pas en me servant de tout ce que j’ai appris depuis.

Vos peintures et vos collages restent de toute façon très marqués par la bande dessinée : vous vous situez à l’intersection des deux disciplines.

Les deux restent toujours liés, oui. C’est amusant de constater que ceux qui regardent mon art disent : « Ce type ne fait pas de l’art, c’est de la BD. » Et ceux qui lisent mes BD disent : « Ce scénario ne veut rien dire, ce type ne fait pas de la BD. » En fait, personne ne m’aime… (Rires) Pourtant je me sens bien dans cet entre-deux, j’y trouve même un certain confort. Les deux choses s’avèrent étroitement liées, mais les démarches sont distinctes : quand j’écris un comics c’est pour le publier dans des livres, et dans les galeries, je montre des œuvres destinées à être exposées.

De la même manière que Shrimpy et Paul se nourrissait de références multiples, votre œuvre plastique joue beaucoup avec les citations, les agrégats de pièces éparses. Vous faites notamment beaucoup de collages. A chaque fois, votre démarche reste très Pop.

Tout à fait. Les collages me fascinent depuis la fac. A l’époque, avec Jason McLean, on s’envoyait des lettres en décorant les enveloppes avec des collages complètement fous qu’on passait des heures à faire. Mes travaux actuels ne sont finalement que l’extension de ce que je faisais alors, en plus élaboré : j’ai vite eu envie de les développer en trois dimensions.  Il faut aussi signaler l’importance qu’a eu pour moi Ray Johnson, un artiste trop peu connu, très drôle – je pense notamment à sa série sur les lapins. Il était Pop avant même que le mouvement Pop existe.

On sent aussi que votre conception de l’art reste toujours liée à l’idée du bricolage, du fait-maison. Vos créations possèdent toujours un côté artisanal.

Cette dimension est primordiale pour moi. Même si je ne suis pas réellement un artiste folk puisque j’ai fait une école d’art, j’essaie de me rapprocher de l’art traditionnel et du folk art. J’aime le mélange contradictoire de sophistication et de simplicité qu’ils dégagent – comme les arts premiers d’ailleurs. Dans le fond, mon art ressemble à une mosaïque. Je suis un peu dans le même état d’esprit que le bricoleur du dimanche qui se construit une cabane au fond du jardin. Il se met à la peindre sans rien y connaître à la peinture, et crée du coup des combinaisons surprenantes et inattendues. De la même manière, quand je travaille sur un collage, je n’ai pas l’impression de composer une œuvre d’art. Mais plutôt de « construire un bidule ».

Propos recueillis en janvier 2011 lors du Festival d’Angoulême.

Shrimpy et Paul, éd. Cornélius, en librairie depuis mars 2010, 168 pages, 19 euros.
> Pour en savoir plus, visitez le blog de Marc Bell.

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