Terra Maxima, de Ludovic Debeurme – éd. Cornélius

Que ceux qui ne connaissent pas encore le travail de Ludovic Debeurme se méfient de cette couverture rose Barbie. Ici, les princesses, délaissées, n’ont pas de bras et hurlent leur désespoir, tandis que les princes, informes et dégénérés, sont martyrisés par leurs enfants. Dans la continuité de son précédent ouvrage réalisé avec le chanteur Nosfell, Debeurme construit ce livre d’images comme l’exploration silencieuse d’un ailleurs, monde parallèle ou cauchemar enfoui, continent oublié répondant au nom de Terra Maxima. Sans un mot, hormis un court texte qui fait office d’introduction, l’auteur du Grand Autre sculpte des personnages repoussants, des corps déformés, amputés, abîmés, aux proportions corrompues. Il esquisse des visages meurtris, images de souffrance ou de résignation, de cruauté ou de solitude. Le décor glacé se résume à quelques cailloux, des forêts crépusculaires peuplées de troncs d’arbres morts, et cette mer immense, qui semble marquer les limites de la « Grande Terre » désincarnée.

Pourtant, rapidement, la fascination succède à l’horreur suscitée par ces figures difformes. Le dessin atteint une délicatesse sidérante, proche de la gravure. En mettant sa virtuosité technique au service du laid, du bizarre et du monstrueux au lieu de servir la beauté, cet admirateur de Jérôme Bosch trouble nos habitudes esthétiques. Impossible de détacher le regard de ces énigmatiques saynètes. Sans que l’on ne parvienne toujours à en déterminer l’origine, ces dessins exhalent une force d’attraction viscérale, qui résonne en nous de manière presque subconsciente. Chaque planche stimule l’imagination, nous poussant à inventer le conte qu’illustrera tel ou tel tableau – l’alternance entre les compositions pleine page et des recadrages serrés permet d’ailleurs d’avoir deux perspectives différentes sur le même dessin, et rend encore plus forte notre envie d’expliquer chaque image.

Se plonger dans cet ouvrage revient finalement à regarder dans les yeux ce que l’on passe notre temps à éviter : l’anormalité et l’étrangeté d’abord, mais aussi, dans leur sillage, le reflet de nos peurs, de nos tabous, de la maladie, de la destruction inéluctable de notre corps. Et de la mort, qui, invariablement, contamine chaque trait de crayon de sa présence lancinante.

Novembre 2010, 96 pages, 35 euros.
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