Trop n’est pas assez, de Ulli Lust – éd. Çà et là

Ca commence comme le récit d’un joyeux été, et ça finit comme un drame étouffant. Trop n’est pas assez raconte les quelques mois de liberté – de fugue – que s’est accordé Ulli Lust à l’âge de 17 ans, en 1984. La jolie Autrichienne, lassée de son frustrant quotidien de provinciale, décide de devenir punk et, finalement, de fuir l’austérité germanique pour gagner l’Italie, ses plages, son soleil, sa Ville éternelle. C’est l’aventure : nuits à la belle étoile, passage en fraude à la frontière, fous rires avec Edi, la nouvelle amie. Mais rapidement, les choses s’assombrissent. Derrière la vie au jour le jour et la solidarité des marginaux, apparaissent la dureté de la survie, le passage honteux à la mendicité, le venin de la drogue et la chape de plomb de la mafia, à laquelle personne n’échappe.

Surtout, Ulli découvre l’autre facette de sa nouvelle vie de femme libre : l’oppression masculine. Sans un papier d’identité ni un sou en poche, la voilà devenue une proie facile pour ceux qui tentent de monnayer un peu de bon temps contre un plat chaud ou une chambre pour la nuit. Avec ses formes aguicheuses, elle attire les excités, les collants, les lourds qui croient que les filles sont toujours d’accord et qu’eux sont tous des Apollons. Passe encore. Mais le voyage se poursuit vers le sud de l’Italie, et les choses empirent. Une fille seule, c’est une pute. Une étrangère, c’est une pute. Viennent alors le viol et la prostitution.

Ulli Lust parvient à cerner le dérapage progressif des hommes, de plus en plus pressants, au point de perdre le sens des réalités. Si le dessin ne séduit pas au premier abord, son trait vivant et très expressif a tôt fait de dynamiser le récit, passionnant jusqu’à la fin de ses 450 pages. L’écriture est acérée, les dialogues très réussis, et l’auteur arrive à rendre palpable son angoisse croissante, jusqu’au basculement, à la fois terrible et tristement attendu. Rarement on aura pu se glisser à ce point dans la peau d’une jeune femme, et vivre de l’intérieur ce harcèlement masculin incessant. Au point que le viol « n’est même pas le pire. Le pire, c’est d’être matée et pelotée sans arrêt, le viol mental. D’être traitée comme un petit toutou, qui par hasard sait parler. Mais ce que toutou dit, tout le monde s’en fiche. » Plongée dans la violence tortueuse du passage à l’âge adulte, dans la découverte du mal et de la cruauté des autres, Trop n’est pas assez est raconté avec une sensibilité telle que, forcément, à la lecture de cet album, notre regard ne sera plus jamais le même.

Traduit de l’allemand par Jörg Stickan, novembre 2010, 464 pages, 26 euros.
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2 commentaires pour Trop n’est pas assez, de Ulli Lust – éd. Çà et là

  1. detra dit :

    Ulli Lust sera présente à la librairie parisienne Apo (k) Lyps le mardi 1er février.

  2. Vence dit :

    Vous pouvez trouver un article sur Trop n’est pas assez avec la Librairie Super Héros sur http://blog.paris3e.fr/post/2011/01/26/No-Future-chez-les-Super-Heros-trop-n-est-pas-assez-Ulli-lust

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