Blood Song, de Eric Drooker – éd. Tanibis

Dans sa préface, Joe Sacco n’y va pas de main morte en évoquant Frans Masereel, un des maîtres de la gravure sur bois qui marqua l’expressionnisme des années 1920, pour parler de l’art d’Eric Drooker. Difficile de lui donner tort, tant Drooker signe ici une œuvre riche et aboutie. La force de Blood Song réside dans la limpidité extraordinaire du récit, qui pourrait passer, au premier abord, pour de la naïveté. Or, si les images sont simples, si les symboles sont explicites au point de dégager une aura quasi mythologique, c’est parce qu’on ne croise pas le moindre mot en 300 pages – le récit est si prenant que pour un peu, on oublierait presque qu’il est muet. Drooker mène sa narration avec une maîtrise époustouflante. La fausse monotonie du découpage surprend quand elle s’enraye, les couleurs chaudes étonnent lorsqu’elles parviennent à s’imposer au milieu des couleurs froides des planches, les dessins semblent sortir de la page quand ils débordent de leur cadre sans prévenir : l’Américain sait gérer ses effets à la perfection pour bousculer le lecteur et l’obliger à ne jamais relâcher son attention. Rien n’est laissé au hasard ; Drooker nous emmène là où il veut. D’abord dans une paisible contrée (le Vietnam ?) ravagée par des soldats qui brûlent, tuent et pillent, obligeant l’héroïne à fuir seule avec son chien, dans une barque perdue dans l’immensité de l’océan. Puis au cœur d’une mégalopole qui rappelle évidemment New York, ville native de l’auteur qui ne cesse de hanter ses œuvres, livre après livre. Politique, poétique, métaphorique, Blood Song résume à lui seul le foisonnement du travail d’Eric Drooker, combattant insatiable contre l’indifférence et la violence. L’absence de mots s’inscrit alors parfaitement dans sa démarche universelle. Une fois encore, on repense à l’ancêtre belge : « Ce qu’il y a de merveilleux avec l’art de Masereel, disait Thomas Mann, c’est qu’en dépit de toute sa nouveauté il est si éminemment démocratique qu’il crée vraiment de « bonnes images », dans le sens que Tolstoï exige des « bons livres », à savoir que chacun puisse les comprendre, la servante comme l’artiste, l’étudiant comme le professeur. Les dessins de Masereel (…) appartiennent à une démocratie imaginaire. » Il ne fait aucun doute que Mann aurait trouvé chez Eric Drooker un membre essentiel de cette démocratie-là.

(La citation de Thomas Mann est issue de l’introduction à La Ville de Frans Masereel, parue aux éditions 100 Pages).
Novembre 2010, 300 pages, 24 euros.
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